Je crois que c'est notre amie, l'irremplaçable Corine, qui nous avait demandé à Laurence Nourisson et moi: "mais pourquoi n'exposez-vous pas ensemble?" On avait bien ri, et répondu que nos travaux ne s'accorderaient pas du tout...
Et quelques mois plus tard, j'expose chez Laurence, certes de manière séparée : j'investis le rez-de -chaussée de sa maison, et elle ouvre son atelier rempli de projets en cours et d'autres plus anciens, dans un simili-désordre stimulant.
Ce qui nous a réunis, c'est la notion d'objet : Laurence Nourisson travaille beaucoup à partir d'objets, notamment textiles (draps d'hôpital, chemises d'homme...), elle fabrique des objets superbes et glaçants (ses globes de mariage, les moulages de son corps). Et moi je me considère comme un peintre qui veut faire autre chose que des tableaux, en me rattachant à des traditions occidentales d'avant l'invention du musée et la standardisation qu'il a opéré dans le choix des artefacts autorisés à y figurer et dans la relation qu'il impose entre ces artefacts et les usagers. C'était le thème de ma conférence "L'art domestique" prononcée le 2 octobre 2026. Avec des boucliers peints, des tables peintes, des coffres peints, des clavecins peints...
Ce qui m'a troublé dans ma propre exposition, c'est que je l'ai trouvée bien plus intéressante que les accrochages que j'organise dans mon atelier deux ou trois fois par an... Bien sûr il y a la lumière, bien meilleure chez Laurence, le cadre domestique bourgeois aux proportions très épanouies, la confrontation aux tables, armoires à vaisselle, fauteuils et livres déjà en place. Il y a le fait d'accrocher devant quelqu'un, une collègue exigeante au regard affuté, qui me fait systématiquement reconsidérer mes choix initiaux.
Mais j'ai aussi constaté que j'ai renoué à cette occasion avec un fil que j'avais commencé à tirer dès 2016, peu de temps après mon arrivée dans la région bordelaise, à l'occasion d'une invitation de Christophe Massé à exposer dans son dispositif Sous la Tente. C'était une pièce de 3 mètres sur 4 qui, comme un studio d'enregistrement, disposait d'une fenêtre qui permettait d'en observer l'intérieur depuis la pièce à côté. J'avais disposé, déjà, des objets, et par la fenêtre je pouvais regarder les spectateurs s'en servir et devenir ainsi usagers. Tout était déjà là, y compris la théorie de l'art comme dispositif que je continue à échafauder et à dispenser dans mes cours.
Et quand j'ai eu mon atelier à Libourne, il y a deux ans, je n'ai rien fait d'autre qu'un cube blanc de plus. J'accroche proprement, on regarde sans toucher, on discute, on boit un coup, c'est un moment très agréable. Mais il manque la liberté d'activité qu'il y a eu chez Laurence ; je ne sais plus produire du désordre.
Allez, on retourne au travail.
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